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  • C'est l'hiver, meurt la nature. Hommage à Germaine Cousin

    Germaine Cousin nous a quitté

    Germaine

    C'est l'hiver et la nature meurt. Elle renaîtra au printemps…
    C'est Germaine Cousin qui nous a quittée cette saison. Germaine, centenaire, sauvée par les plantes dans son enfance, a contribué à la connaissance de l'herboristerie populaire traditionnelle, valaisanne en particulier. Elle s'inscrit dans la grande lignée des passeuses de recettes anciennes. Une bonne-femme qui a fait la bonne-fame de la médecine populaire naturelle…
    Merci Germaine ! Au printemps, on pensera à toi ❤
    https://www.germainecousin.ch/

    L'hommage de Guillaume Besson, Nature en Conscience, chez qui j'ai rencontré Germaine Cousin :

    Germaine et Guillaume

    ✨ Une étoile de plus s’est allumée dans le ciel ✨

    Chère Germaine, amie passeuse, grand-mère de cœur, j’ai appris ton départ avec une émotion profonde, et j’ai eu l’honneur de t’accompagner jusqu’à ta dernière demeure. Aujourd’hui, je prends le temps de déposer ces mots, comme on dépose une fleur sur la terre, en signe de gratitude, d’amitié et de reconnaissance.

    Notre première rencontre remonte à une quinzaine d’années, lorsque je t’ai invitée pour la première fois au Salon de la Santé par les Plantes à Morgins. Et quelle rencontre… Dès les premiers échanges, ta force tranquille, ton authenticité brute et ta présence lumineuse m’ont profondément touché. C’était aussi l’époque où, avec malice et élégance, tu me proposais de « m’emmener aux champignons » en tout honneur — un sourire en coin, une étincelle complice dans le regard.

    Je découvrais le Valais, et pour moi, tu es vite devenue l’incarnation vivante de ce territoire que j’apprécie tant : le lien profond à la terre, la simplicité sans artifice, le partage comme évidence.

    Tu m’as accueilli chez toi, à Saint-Martin, et dans ton mayen, ouvrant bien plus que ta porte : tu ouvrais un monde. Tu me partageais tes savoirs, tes récits d’un autre temps, tes anecdotes savoureuses qui continueront de me faire sourire. À travers tes mots, je revivais une époque parfois rude, mais intensément vivante, enracinée dans la nature, guidée par le bon sens et la nécessité.

    Tu parlais de me prendre sous ton aile le jour où je me lancerais professionnellement. Promesse tenue ! Ensemble, nous avons organisé plusieurs stages à Morgins, couronnés de succès, portés par ton immense savoir, ton énergie contagieuse et ta passion inébranlable pour la transmission.

    Ton accent roulant, ton franc-parler sans détour, tes connaissances ancrées de vécu, ta force de caractère et ton engagement ont été pour moi une source d’inspiration profonde. Avec courage et détermination, tu as su relever la place de la femme dans une vallée où les traditions lui laissaient peu d’espace. Tu n’as pas revendiqué, tu as simplement vécu. Et ce faisant, tu as ouvert des chemins.

    En t’écoutant, on comprenait que les plantes n’étaient pas un choix, mais une nécessité : pour se soigner, se nourrir, survivre. Puis quand l’herboristerie s’est transformée, complexifiée, tu as ramené de la simplicité, du respect et de l’évidence dans leur usage.

    Ta dernière note a résonné cette année au Salon, à 100 ans - preuve que se soigner au naturel est efficace ! Te voir entourée de personnes venues spécialement pour te rencontrer m’a profondément ému. Quelle trace tu laisses derrière toi… Quelle empreinte douce et puissante à la fois.

    Merci, Germaine, pour tout ce que tu as transmis, pour tout ce que tu as incarné, et pour la lumière que tu continueras de faire briller. Tu n’as pas créé ce centre de santé qui te tenait tant à cœur, mais tu as fait bien plus : tu as semé, transmis et ouvert des portes à tant de personnes, moi y compris.

    Merci. Et rendez-vous, un jour, au paradis des simples, le plus tard possible…

  • La médecine familiale traditionnelle et les débuts de l’absinthe

    La médecine familiale traditionnelle et les débuts de l’absinthe
    Une ancienne recette d'absinthe neuchâteloise
    Picasso la buveuse d absinthe

    (Picasso, buveuse d'absinthe, extrait)

    Ceux qui me connaissent savent que j’aime les vieux cahiers de recettes et que j’adore inventer des histoires sur l’absinthe.

    Alors, à propos de l’absinthe, plus je connais son histoire et plus je dois reconnaître que le Canton de Neuchâtel, et le Val de Travers en particulier, est le lieu historique du développement de ce spiritueux, qui est aussi un remède et une magnifique page de l’histoire Suisse.
    Attention, je ne renie pas tout ce que j’ai écris sur l’origine méditerranéenne de l’Absinthe et ses préparations ! Je maintiens qu’il existe des spiritueux traditionnels à base d’absinthe et d’anis sur le territoire de l’ancien empire Grec, puis Ottoman. Je maintiens qu’il existe un imaginaire de la Fée Verte qui dépasse largement l’histoire de cet alcool préféré par les artistes de la Belle Époque et qui se trouve jusque dans la légende arthurienne. Je maintiens que l’histoire de « l’extrait d’absinthe » créé dans le Val de Travers est rempli de particularités et de bizarreries qui peuvent créer le doute sur l’histoire officielle locale. Je ne recule pas d’un pas là-dessus. Mais je dois reconnaître que « `le Val de Travers est le berceau de l’absinthe » moderne, de l’absinthe dont il a beaucoup été question sur les terrasses des cafés parisiens de la Belle Époque. Voilà, c’est dit (Au fait, je vous souhaite une excellente année à tous !).

    Alors pour enrichir l’histoire, je vous signale les recettes d’extrait d’absinthe découvertes dans le carnet de recette d’un habitant de Vaumarcus (près du lac de Neuchatel, tout proche du Val de Travers) et magnifiquement éditée par Guy Ducourthial (« Recueil de recettes et autres secrets » éditions Belin 2007). Le manuscrit peut être daté entre 1775 et 1815, et écrit sur un cahier de 1745. La recette est donc postérieure de 25 ans à celle de la Tante Suzon, première recette historique de l’absinthe jurassienne (ca. 1750), ce qui indique que cette recette faisait déjà partie de la culture populaire. Par contre, il n’est pas précisé que cet extrait servait d’apéritif. L’auteur n’a pas jugé nécessaire de préciser les indications d’usage et l'on peut supposer que ce n’était un mystère pour personne.
    Le cahier contient diverses formules utiles à la ferme : remèdes pour les animaux, formules d’encres ou de cirages, et remèdes pour la pharmacie personnelles… Dans cette dernière catégorie, on remarquera deux recettes d’Élixir du Suédois, dont l'une est très proche de celle publiée par Maria Treben et une autre qui donne des indications sur la composition du Fernet-Branca qui en est issu (je vous ferai un article sur le Fernet-Branca qui est un bel exemple de la proximité entre alcools et remèdes). On trouve encore une recette d’eau d’arquebusade (qui semble avoir été une recette traditionnelle assez répandue dans cette région du Jura Suisse), un vinaigre des 4 voleurs assez classique, et un extrait de plantes appelé Thériaque et qui n’a aucun rapport avec la préparation de la Thériaque de Venise. Ce cahier est un témoignage important de la médecine familiale et de la vie au XVIII° siècle.

    Voici les recettes « d’extrait d’absinthe » :

    Il faut avoir de l’absinthe et de la mélisse, de la première les 3/4 et de l’autre 1/4 dans une mesure quelconque ; l’une et l’autre hachées vous mettrez ces herbes trempées dans du vin blanc ou des lies claires pendant six jours ; on ls remuera ou les brassera tous les jours ; après quoi, on les distillera en y ajoutant demi-livre de fenouil et autant d’anis et 4 bouteilles d’eau de cerises ou d’eau de vie ; et quand le tout sera distillé et mis dans une grande bouteille à 1/4 de moins que l’on fait pour la remplir, vous l’achèverez avec de l’absinthe pilée ou une petite poignée d’hysope et vous l’exposerez au soleil pendant six semaines, puis vous la soutirez.

    Autre recette (meilleure que l’autre) d’extrait d’absinthe :
    Une seille ordinaire moitié absinthe moitié mélisse que l’on fera infusé dans de lie de vin clair pendant trois jours ; ensuite on les fera distiller avec 1 livre de fenouil et 1 livre d’anis et 4 bouteilles d’eau de vie que l’on met quand le pot commence à cuire ; vous mettrez ce qui en provient dans une bouteille ou vous aurez mis une petite poignée d’hysope hachée avec le double d’absinthe et vous l’exposerez six semaines au soleil, la bouteille étant bouchée avec de la peau de la vessie pour que l’on puisse y planter une épingle qu’on y laisse tant qu’elle est au soleil.

    Pour comparaison, voici la recette de la Tante Suzon, probablement l’une des plus ancienne recettes de l’absinthe jurassienne (ca. 1750) :

    Dans l’alambic :
    Prenez 18 pots de bonne eau-de-vie que vous mettrez dans l’alambique
    ajoutez y demy une … seille ordinaire de grosse absinthe achée -
    trois poignées d’Aune
    deux poignées de mélisse
    trois (- idem) de fenouille de florance
    trois (- idem) de bon anis.

    ajouter de l’eau à la distillation pour « achever »
    Pour colorer cet extrait : une poignée de petite absinthe bien épluchée, autant d’hysope, autant de mélisse.

    (Source : « L’Absinthe au Val de Travers, les origines et les inconnu(e)s » 2011 et « L’Absinthe au Val de Travers, la vie des pionniers entre 1750 et 1830 » 2015 par Jacques Kaeslin et Michel Kreis, à Fleurier).

    Nb. l’ « Aune » de la Tante Suzon désigne-il l’écorce d’aulne qui est fébrifuge et fluidifiant du sang comme le quinquina (absinthe et quinquina sont souvent associés dans la pharmacopée) ? ou bien il s’agit de la Grande Aunée qui est un amer digestif (et qui conviendrait également bien à l’absinthe comme stimulant du système digestif, c’est-à-dire apéritif) ? Ces deux plantes sont aujourd’hui courante en herboristerie. Y aurait-il un Val-de-Traversin qui saurait me renseigner ?

    C’est facile à faire, ne vous en privez pas. Est-ce bon ? Alors certainement oui, mais est-ce que l’« extrait d’absinthe » était-il bu en apéritif avec dilué dans l’eau et éventuellement sucré à la cuiller comme on le fait aujourd’hui ? Peut-être pas… Il s’agit bien d’un « extrait » et non d’une eau-de-vie ou d’un spiritueux et il est fort probable qu’on en versait une petite quantité dans un verre de vin clair (blanc) en amérisant comme Hemingway ajoutait de l’absinthe dans son Champagne et les Belges du Picon dans leurs bières. Les recettes sont adaptées à la façon dont on les consomme.

    C’est beau l’absinthe non ?

    Scoop !
    Au fait, je ne vous ai pas encore dit, mais je crois avoir découvert la véritable identité du fameux Docteur Ordinaire, célèbre inventeur de l’absinthe Suisse : C’est Jean-Jacques Rousseau. Il a tout simplement apporté sa recette de Paris qu'il a offert à ses voisins lorsqu’il habitait Môtiers entre 1763 et 1765 (C’est bluffant non ?).


    Matthieu Frécon, Sarreyer, 2 janvier 2026.

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  • La fête de l'Absinthe

    Sainte Bibiane, la patronne de l’Absinthe

    Aujourd’hui 2 décembre, les chrétiens et les val-de-traversins du monde entier célèbrent Sainte Bibiane, ou Viviane, martyre romaine du IV° siècle. Elle est la Sainte patronne de l’un des spiritueux les plus fameux, les plus controversés, et les plus versés sous les fontaines, l’Absinthe.

    Bibiane était une romaine, tout ce qu’il y a de plus tranquille. À l’âge où l’on devint femme, les romains décadents voulurent la prostituer, ce qu’elle refusa catégoriquement (on peut comprendre). Fâchés, ils la martyrisèrent, elle et sa sœur démétria (de Déméter, la Déesse de la nature cultivée, à mettre en relation avec Artémis, nom latin de l’absinthe et déesse de la nature sauvage). Bibiane est une héroïne de la féminité libre. Mon latin de distillateur ferait dériver son nom de Vivir (vivre), ou de Bibir (boire).

    Elle trouvera un écho au Moyen-Âge avec Viviane, fée verte et rousse s’il en est, ex-compagne très très libre de Merlin. Viviane, entre ses conquêtes, aimait se baigner dans sa fontaine (oui, sa fontaine), la fontaine de Barenton à Brocéliande qui, d’après la légende, trois fois par jour, coulait glacée, prenait une couleur verte et un goût amer…

    Le rapport entre ces deux deux Vivianes reste la féminité, féminité libre. Toutes deux sont l’archétype de notre Fée Verte, muse des artistes et de tous les êtres sensibles.

    On ne peut passer à côté de l’imaginaire profond lié à l’absinthe, la Fée Verte, Artémis, déesse de la nature sauvage, dont on trouve des incarnations troublantes avec Sainte Bibiane, puis de façon surprenante avec la Fée Viviane.

    Il est étonnant qu’un spiritueux soit aussi lié à la nature sauvage, la féminité libre (c’est pareil), l’anima et la perception de la nature… C’est la force de notre élixir, c’est sa rareté et son importance.

    Sainte Bibiane, ou Viviane, sainte patronne de notre Fée Verte, se fête le 2 décembre.

    Santé !

    Matthieu Frécon, Valais, 2 décembre 2025

    Troublant

  • La Distillerie de Bagnes recrute !

    La Distillerie de Bagnes recrute !Logo vertical

    La distillerie est en place depuis maintenant 9 ans, j'y produis des spiritueux, des alicaments et autres élixirs, je cultive les plantes en bio, donne des ateliers, des stages &c…
    C'est beaucoup de travail pour un seul homme !

    Je recherche un employé, ou associé, ou partenaire pour pouvoir développer plus confortablement.
    Temps partiel, ou complet, sur place.

    Distillerie yali 24

    Les besoins sont principalement : vente et communication, mais la production, distillation et culture sont envisageables également selon les besoins et les envies.

    Les absinthes 2

    Vous pouvez me contacter par mail : matthieu.distillation@protonmail.ch

    Matthieu et sa recolte

  • Une discussion autour de l'Absinthe du Val-de-Travers

    Une conversation avec mon ami et alcoollègue Pascal Langenegger, distillateur originaire du « Berceau de l’Absinthe », le Val de Travers (Suisse). C’est un joli moment d’échange et d’amitié autour de la Fée Verte. Vidéo filmée en juin 2025 par Lisa Hartmann, propulsée par ‪@peps-media‬ que je remercie tous deux ici.


     

  • L’alcool, en fait, qu’est-ce que c’est ?

    L’alcool, en fait, qu’est-ce que c’est ?

    Si l’alcool est universellement utilisé, il n’est pas considéré de la même façon par tous. Qu’est-ce que l’alcool pour un paysan-herboriste-distillateur ? et pour un spagyriste/alchimiste ?

    Il loupe mercure

    Je pose cette question parce que ces deux domaines sont étroitement liés par leur histoire et leurs pratiques. Par exemple, un spagyriste aura une philosophie d’alchimiste et une pratique proche de l’herboriste.
    En fait, la différence entre l’herboristerie et la liquoristerie qui en est issue d’une part et la spagyrie d’autre part réside surtout dans le sens que l’on donne à l’alcool.
    Pour l’herboriste qui fait une teinture, l’alcool est un solvant qui va extraire les « principes actifs » des plantes. Ses qualités de conservateur se rajoutent à cette qualité de solvant. Le distillateur-liquoriste va également voir l’alcool comme un solvant et un conservateur des principes et surtout du goût, mais va aussi, s’il y est sensible, considérer l’ivresse particulière qu’il provoque et qui vient tant des plantes utilisées que de la nature même de cet alcool (il semble qu’une molécule d’éthanol distillée dans un alambic en cuivre à partir de fruits ne soit pas identique à une molécule d’éthanol distillée sous pression dans une colonne en inox à partir de grains ou de racines). Si l’on n’entre pas trop dans les détails, on peut considérer que l’herboriste et le distillateur ont une conception et une utilisation de l’alcool très proche.
    L’alchimiste par contre, a une toute autre conception. Pour lui, l’alcool est le support de la Vie. En effet, dans cette vision des choses, la fermentation a libéré la vie du végétal et la concentration par la distillation l’a fixée. C’est de la que viennent les termes « Eau-de-Vie » ou « Esprit-de-Vin » qui furent donnée à l’alcool par les alchimistes Arnaud de Villeneuve et Raymond Lulle au Moyen-âge.
    Les distillateurs, comme les spagyristes, ont reçu l’influence des deux disciplines qui nous furent transmises par les Arabes lors de la conquête arabo-musulmane. Les deux tiennent à la fois des alchimistes et des herboristes. Ces deux disciplines ont toujours eu une vision des plantes et de l’alcool très différentes, mais ont fréquenté les mêmes alambics et les mêmes apothicaires-distillateurs. C’est encore le cas actuellement pour certains.

    Labo xvii s

    Alors maintenant, lorsque vous choisirez, ou lorsque vous utiliserez un alcool pour vos préparations, est-ce que ce sera un « solvant » ? ou bien le support de la vie qui « animera » les principes recherchés dans cette préparation ?
    Est-ce que le spagyriste va acheter de l’alcool « neutre » (la « neutralité », voilà une autre question sensible !) pour y extraire les principes de la plante traitée comme le fera un droguiste ? ou bien il se souviendra que l’alcool est le produit de la fermentation et que « La fermentation est la clé qui ouvre toutes les portes de la nature » (La Nature Dévoilée, anonyme XVIII°s.), notamment la clé de la vie (et de la santé) ?
    La prise de conscience de cette qualité vitale de l’alcool-eau-de-vie a été oubliée avec le développement de l’industrie et de la « science » durant les deux siècles précédents, mais le renouveau actuel de l’herboristerie, de la distillation artisanale, et de la spagyrie est une opportunité pour rappeler les qualités d’un alcool bien fait qui sont : extraire et conserver les principes des plantes, animer, donner et conserver la vie, et apporter une conscience particulière avec le phénomène encore peu étudié de l’ivresse.
    En conclusion, si le XX° siècle l’a un peu oublié, aujourd’hui, un distillateur avec ses spiritueux, un herboriste avec ses teintures, et le spagyriste avec ses élixirs ne peuvent plus ignorer que l’alcool est beaucoup plus qu’un simple solvant. C’est aussi l’Eau-de-Vie, le support de la vie qui va animer et donner du sens à nos préparations.
    Par contre, je ne dénigre pas l’usage de l’alcool industriel comme carburant…

    Matthieu Frécon, Sarreyer, Solstice d’été 2025

    Labo alambics pharmacie 1911

  • Comment distille-t’on l’Esprit-de-Vin ?

    Comment distille-t’on l’Esprit-de-Vin ?

    Une amie vient de me poser cette question par message texto à laquelle j’ai bien-sûr répondu.
    Je me suis dit qu’un petit rappel pourrait être utile à tous et je vous propose un petit mémo sur le sujet.

    J’ai deux catégories d’amis qui sont intéressés par la question de la distillation de l’alcool de vin : les bouilleurs de cru et les alchimistes. Je vais commencer par expliquer la distillation de la fine avec un alambic à repasse, et puis je décrirai comment les alchimistes font leur « Esprit-de-Vin Philosophique ».

    1. Distiller du vin avec un alambic à repasse

    Le principe est simple : avec un alambic à repasse, on doit distiller deux fois. Distillation bouilleur de cru
    La première fois, que l’on appelle la « cuite » (je suis sérieux), le but est de récupérer tout l’alcool. C’est un travail de dégrossissage.
    On met le vin (ou les fruits, c’est pareil) dans la marmite, on distille tranquillement jusqu’à qu’il n’y ait plus d’alcool du tout. Quand le distillat a un goût de flotte, sans plus d’alcool restant, alors on peut arrêter. On a alors un « brouilli » (qui est une sorte de brouillon) qui titre entre 25 % et 60% selon différents facteurs, ça n’a pas d’importance.
    On vide alors l’alambic, on nettoie, et on recharge pour...
    La seconde passe. La « repasse » est l’affinage. On distille doucement. En tête de distillation (au début), on voit arriver les « têtes », qui ont une odeur d’alcool à brûler (on ne goûte pas les têtes, on les sent avec le doigt mouillé). Elle forment entre 10 et 15 % de l’alcool total. On doit les jeter, elle serviront à allumer le prochain feu.
    Ensuite, apparait le « cœur » de la distillation qui sent bon et à le goût du fruit, c’est l’alcool que l’on cherche. Il y a entre 50 et 70 % d’alcool de cœur dans l’alcool total du vin.
    Enfin, le goût devient plus fort, plus onctueux mais plus âcre, les queues arrivent et on peut arrêter la distillation (je ne vous donne pas mes % plus qu’approximatifs et vous laisse calculer si ça vous démange, mais la vérité est dans le test au doigt et non dans les chiffres). C’est terminé.
    Bien distillé, l’alcool de vin titrera entre 70 et 80 % dans la plupart des cas, mais c’est votre matériel et votre technique qui décideront.
    Si vous avez un alambic « à une passe » équipé d’un système de rectification (colonne de rectification, lentille...), passez directement à la seconde étape (pas de cuite).

    2. Distiller un « Esprit-de-Vin philosophique » pour la Spagyrie ou l’Alchimie

    Distillation tdem Ici, on distille une relativement petite quantité de vin avec une cornue, une tête-de-Maure ou un train de distillation en verre. Ces matériels sont très lents, les gouttes coulent peu à peu, ce qui laisse à l’alchimiste le temps de méditer sur l’être et le néant, ou sur autre chose selon...
    On va distiller un certain nombre de fois sans but d’augmenter le degré qui sera très rapidement au maximum possible (+ 90 %), mais de « purifier » l’esprit-de-vin jusqu’à arriver à une qualité impalpable mais importante en alchimie/spagyrie : le caractère philosophique.

    La première distillation consiste à récupérer tout l’alcool, sans séparation de têtes et de queues (comme pour la distillation de la fine avec un alambic).
    C’est à la deuxième passe que l’on va faire les coupes, sans chercher à séparer totalement les têtes et les queues qui seront éliminées lors des distillations ultérieures (et aussi parce qu’en alchimie/spagyrie, la présence relative de têtes et de queues n’est pas très grave).

    Lors des distillations suivantes, on enlèvera les premières gouttes qui rincent la tuyauterie, et la fin de la passe lorsque le degré baisse et que le liquide se trouble.
    On a l’habitude de distiller entre 5 et 10 fois avant de considérer que c’est suffisant.

    Et le « caractère philosophique » en fait, c’est quoi ? Le caractère « philosophique » est « ami de la Sagesse », autrement dit, et pour faire simple, c’est Amour (l’amour qui émane de vous pendant la distillation) et Lumière (distillation au soleil de préférence). L’odeur sublime qui apparaît au bout de ces nombreuses repasses est l’indicateur du succès.

    L’interprétation de ce qu’est l’esprit-de-vin philosophique au XX° consistait à fixer le nombre de distillations au nombre symbolique 7, la dernière étant faite avec l’ajout de carbonate de potassium (cendres végétales) pour atteindre un degré proche de 100 %. Cette façon de voir me semble assez idéaliste, théorique, non traditionnelle, et surtout inutile. Mais je laisse à chacun son avis sur ces questions...

    Vous avez sans doutes remarqué que, comme Paracelse avant moi, je n’utilise ni alcoomètre, ni thermomètre, mais mon doigt, ma langue et mon nez.

    (Au fait, « Ni alcoomètre ni thermomètre ! » ça pourrait faire une belle devise non ?) Bonnes distillations !

    Matthieu Frécon, Sarreyer, Pâques 2025

  • L’Abbé Guille, la liqueur du Mont-Corbier et la santé publique

    L’Abbé Guille, la liqueur du Mont-Corbier et la santé publique

    Abbe Guille C’est l’histoire d’une recette locale à base plantes médicinales, l’histoire de la médecine populaire dans les campagnes françaises au XIX° siècle, l’histoire d’une société et d’un temps pas si lointain tant dans le passé que dans l’avenir…

    l’« Histoire de la Pharmacie en Bourgogne avant 1803 » par Auguste Baudot (éd. 1905) nous décrit l’organisation de la pharmacie avant la loi napoléonienne du 11 avril 1803 qui réglemente la préparation des médicaments et de ce fait sépare l’activité du pharmacien, réservée exclusivement à la préparation des médicaments, de celle des liquoristes, parfumeurs et autres droguistes…
    Avant cela, les pharmaciens, apothicaires-distillateurs et autres droguistes étaient en charge à la fois de la confection des remèdes, des alcools, et des parfums. À partir de ce moment, le liquoriste comme le parfumeur perdent le contact avec le monde de la santé et l’aspect médicinal de leurs activités disparaît peu-à-peu.
    Néanmoins, les lois, c’est bien beau, mais elle ne sont pas toujours en phase avec la réalité et il arrive que les impasses administratives ouvrent des portes latérales. Par exemple aujourd’hui, devant la désertification médicale des campagnes suisses (et je ne parle même pas de la France devant qui le Sahara reste l’une des régions les plus fertiles du monde), le gouvernement fédéral pousse au remplacement des médecins absents par des naturopathes qui sont maintenant formés aux besoins de la cause (petites consultations, visites &c…), en plus de leurs spécialités. Résultat, les villes seront dotées de magnifiques hôpitaux tout équipés d’intelligences artificielles et de salles d’attentes connectées pendant que les villageois consulteront des naturopathes des campagnes qui connaissent les plantes et les arts de vivre sainement… Quand je vous disais que le bon vieux temps n’est peut-être pas si lointain dans l’avenir !
    L’une des choses remarquables du livre d’Auguste Baudot est qu’il explique que jusqu’à la fin du XVIII° siècle alors que les villes étaient fournies en pharmacies, les petites bourgades se contentaient d’apothicaires ou de droguistes (comme il en existe encore beaucoup en Suisse, et ils sont très appréciés du public. Peut-être plus que les pharmaciens d’ailleurs…), voire d’épiciers qui, je le redis, étaient très polyvalents dans leurs préparations. Enfin, les plus défavorisés, les plus isolés des paysans devaient remettre leurs soucis de santé au curé qui avait le temps et les connaissances nécessaires, ainsi que l’aide des villageois pour les cultures ou la récolte des plantes. C’était bien le curé qui préparait les élixirs, les baumes, et toute la pharmacie locale. Les moines également, dans certains monastères assez ouverts au siècle, disposaient de jardins de simples et de laboratoires/distilleries bien équipés.
    Cette tradition des religieux en charge des préparations médicinales pour leurs ouailles était donc très répandue.

    C’est dans le cadre de cette culture tardive qu’à la fin du XIX° siècle un abbé de village en retraite, l’Abbé Guille, est accueilli chez le distillateur du coin à Saint Jean de Maurienne (Savoie, près de la Chartreuse, pour situer), le bien-nommé M. Vincent Bon (qui n’était pas vigneron) pour y finir sa vie tranquillement. La réforme des retraites n’avait pas encore ravagé nos ainés puisque de retraites à l’époque, il n’y en avait guère mais la société était souvent assez structurée pour ne pas abandonner ceux qui ont déjà remplit leurs fonctions…
    L’Abbé Guille (qui ne boîtait pas) était apparemment un excellent herboriste qui connaissait plus de 3 000 plantes. Pour se rendre utile et garder le contact avec une forme de spiritualité que les distillateurs connaissent bien, il mit au point en 1888 une recette de liqueur composée d’une vingtaine de plantes assemblées autour de la fine fleur de la flore locale : la Vulnéraire (Hypericum Nummularium).
    Il explique sa démarche et le sens de sa liqueur dans un petit feuillet publicitaire édité par Vincent Bon vers 1912 et que m’a offert M. Charpin, son successeur.

    Brochure mont corbier

    Voici le texte de notre Abbé qui est un savant éloge du spiritueux médicinal, donc un remède et non un poison ou une drogue comme il est coutume de le dire aujourd’hui.

    Dès les premiers temps de mon ministère paroissial, j’avais été frappé par la fréquence vraiment extraordinaire des malaises, voire des maladies graves causées par les mauvaises digestions, et un quart de siècle d’observation n’a fait que confirmer en moi cette conviction, que la cause des nombreuses maladies, plus ou moins graves,  dont l’homme et la femme sont victimes à tout âge, réside dans une digestion défectueuse. Alors par un enchainement tout à fait naturel de cause à effet, la répétitions de mauvaises digestions fatigue, détériore, l’estomac, et un estomac malade ne peut plus effectuer que de déplorables digestions.
    Ces digestions incomplètes, tardives, laborieuses, sont toujours accompagnés et suivis de troubles variés très funestes, très dangereux tels que la paresse de l’estomac, avec crampes lancinantes, insomnies, maux de têtes, langueurs, étourdissements, troubles nerveux, mélancolie, bouche amère, pâteuse, envie de vomir, ballonnements du ventre après les repas, et autres malaises avant-coureurs habituels de maladies plus graves, au premier rang desquelles il faut placer la neurasthénie, cette maladie d’autant plus redoutable qu’elle est plus insidieuse. Elle a envahi, de nos jours, toutes les classes de la société, multipliant ses méfaits à travers la campagne aussi bien que dans les villes, car elle pénètre partout, jusque dans les campagnes les plus reculées, jusque sur les montagnes. J’en ai vu moi-même des exemples effrayants qui sont allés jusqu’au suicide.
    Je dirais même que ce terrible fléau de la société actuelle - car il est vrai que la neurasthénie est de découverte relativement récente - est plus à redouter à la campagne qu’à la ville, à cause de la difficulté de se soigner où se trouvent généralement les malades. Point de médecins, point de remèdes; et la maladie a déjà fait de grands progrès quand on se décide à se rendre à la ville voisine pour consulter un médecin. Mais le médecin est absent, appelé auprès d’autres malades : il faut reprendre tristement le chemin du retour en se demandant quand on pourra revenir, car ces voyages sont fatigants, dispendieux, et on attend… On attend que la maladie soit devenue incurable. Ainsi en est-il de la plupart des pauvres malades, de la campagne et pour toute sorte de maladies.
    Ce sont ces considérations, constamment avivées par le spectacle attristant des ravages causés par les mauvaises digestions, qui m’ont engagé à chercher un moyen simple, pratique, à porté de toutes les mains, pour prévenir ces tristes maladies et, au besoin, les guérir.
    Sachant que les plantes de nos montagnes sont très riches en substances médicamenteuses, et que précisément, c’est du produit de nos montagnes que les pharmacies s’alimentent en une forte proportion, je résolus de mettre à profit ma science de la botanique à laquelle j’avais travaillé très sérieusement. Je fis un choix dans mon herbier, qui contenait près de trois milles plantes, et, par des macérations et des mélanges successifs, à doses variées, j’obtins des résultats qui encouragèrent mes recherches.
    Au bout de quelques années d’études persévérantes, j’avais complété la liste des plantes dont j’utilisais les fleurs ou les fruits des unes, les feuilles ou les racines des autres, et je pouvais fixer d’une manière rigoureuse la formule que j’ai suivi depuis scrupuleusement.
    Durant un vingtaine d’années, je fabriquais une certaine quantité de ma liqueur pour mon usage personnel et celui de nombreux amis.
    Ce n’est qu’après cette expérience, longue et convaincante, que je cédais aux instances de nombreuses personnes qui avaient éprouvé ma Liqueur et que je me décidais à la fabriquer en plus grand, afin de faire bénéficier tout le monde d’une invention qui avait fait ses preuves, quoique dans un rayon restreint.
    Dans ce but, je m’associait M. Vincent Bon, distillateur-liquoriste, car je savais que son usine du Pont-d’Arvan, à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie) était pourvue de l’outillage le plus perfectionné et installée suivant les données de la science moderne la plus éclairée.
    J’ai donné à mon invention le nom de MONT CORBIER parce que ce nom est celui d’un des plus beaux monts de la Maurienne, mont très élevé, non loin des confins de la Savoie et de l’Isère et entièrement couvert d’un fin gazon, d’où j’ai tiré la plupart des plantes aromatiques qui composent ma Liqueur.
    En effet, le Mont Corbier n’est pas autre chose qu’un mélange judicieux de sucs végétaux extraits d’un nombre - vingt espèces - de plantes aromatiques de hautes montagnes.
    Ces sucs végétaux sont additionnés d’alcool de vin de première qualité et ce mélange est porté à 43°, titre assez modéré pour ne pas affecter les muqueuses stomacales, mais suffisant, cependant, pour cuire les aliments et opérer une digestion en quelque sorte automatique qui, neutralisant complètement l’action nocive de l’indigestion, soulage l’estomac et le remet en état de fonctionner normalement.
    D’ailleurs, l’amertume franche qui caractérise le Mont Corbier prouve, par elle-même, que cette liqueur est douée d’une très grande efficacité digestive, apéritive, tonique.
    (…)
    … Ainsi le Mont Corbier, suc végétal, apéritif, digestif, et tonique, constitue à la fois un remède très efficace et une liqueur de table agréable et bienfaisante
    (…)

    À noter la remarque judicieuse : « Le Mont Corbier ne risque pas de brûler l’estomac : il n’a que 43° »…

    Merci M. le Curé ! Aujourd’hui, on va presque en prison pour un discours pareil (et bravo pour la plume : je reste admiratif…) !

    Je note dans le livret que la liqueur est préparée dans une « vieille eau-de-vie de vin » (et non un alcool soi-disant neutre d’origine agro-industriel produit et planifié à bas prix par des multinationales peu scrupuleuses de la santé des consommateurs…).

    Le livret se termine avec un témoignage élogieux d’un certain Joseph Bocuse, restaurateur à Collonge au Mont d’Or et père d’un certain Paul Bocuse.

    Les plantes sont des classiques de la liquoristerie avec quelques plantes locales réputées, comme la Vulnéraire (également présente dans la Chartreuse voisine). La distillerie Bon et ses successeurs procèdent en une macération-distillation classique suivie d’un ajout de sirop et d’un colorant (brou de noix et caramel). C’est la distillerie Dolin de Chambéry qui la produit aujourd’hui.

    Il existe de nombreuses distilleries qui produisent des liqueurs similaires dans les campagnes de France (là où les médecins manquent…), principalement dans les régions montagneuses où la flore sauvage est encore connue et respectée des habitants, la Chartreuse est l’exemple le plus connu. Il y a dans les Alpes une véritable tradition de liqueurs aux plantes amères, les Kreutzers, qui sont de puissants soutiens du foie. Le foie est l’un des organes les plus importants pour l’entretien de la santé (plus que l’estomac cité par l’Abbé, mais à chaque époque sa digestion…). Mais on peut encore citer la Liqueur des Gaulois du Massif Central, l’Eau d’Arquebuse (crée par les Frères Maristes au XIX° siècle à partir de vieilles recettes de la renaissance et encore produite aujourd’hui), l’Eau de Mélisse des Carmes (encore un alcool de moines qui est surtout développé pour la pharmacie aujourd’hui) et mille autres qui sont élaborées dans les distilleries artisanales qui ont éclots ça-et-là dans nos campagnes ces dernières années.
    À mon avis, les propriétés médicinales de ces recettes sont vraiment valorisées par les paysans-distillateurs, et particulièrement ceux qui utilisent un alcool artisanal fait maison (alcool de vin ou de pomme le plus souvent), à l’exclusion des carburants industriels pas chers proposés par le marché mondial, excusez mes répétitions…

    Un grand merci à M. Charpin, successeur de Vincent Bon qui m’a fait découvrir cette liqueur du Mont-Corbier.

    Matthieu Frécon, Sarreyer, Mai 2025

    Grand meuble herboriste