3° partie : Le Fond/L'esprit Devin/Aromathérapie : Les parfumeurs indiens

 

La distillation des plantes en Inde


Lors d’un récent voyage en Inde, j’ai eu la chance de visiter la ville de Kannauj qui est connue des spécialistes du monde entier pour ses parfums. Il s’agit petite ville où l’on ne trouve ni hôtel ni eau en bouteille (ce qui complique singulièrement le tourisme…). Cette ville et sa région sont, comme toute l’Inde, pleine d’odeurs : odeurs nauséabondes ou parfumées… Les parfums flottent partout : encens, épices, ou essences distillées qui remplissent très utilement leur fonction assainissante et antiseptique.

Cette notion de parfum assainissant l’air est devenue assez théorique pour la plupart des occidentaux, bien que l’on utilise parfois chez soi en période hivernale un diffuseur d’huiles essentielles pour se protéger de la grippe, mais leur réalité et leur utilité sont plus manifestes dans ce pays antique.


Les parfumeurs de Kannauj, musulmans pour beaucoup, sont les héritiers directs des mohgols, envahisseurs de l’Inde au XVII° siècle, qui leur ont transmis l’art de la distillation des essences qui s’était développé en Perse depuis, d’après ce que l’on croit savoir, Tépé Gaura -voir plus haut Les premières gouttes. Cet art multi-millénaire est resté probablement intact depuis au moins Avicenne (auquel on attribue la première distillation d’huile essentielle pure de rose au XI° siècle) et l’on retrouve aujourd’hui le matériel utilisé dans l’antiquité (alambics clos du genre tribikos), ainsi qu’une approche thérapeutique des huiles essentielles rappelant fort celle du maître de la médecine arabe de la grande époque.


Alambics de parfumeurs indiens (Kannauj) Les alambics que j’ai pu voir sont composés d’une marmite en cuivre rouge d’environ 200 litres, le deg, qui est installé sur un fourneau en terre dans lequel un faible feu de bois est entretenu. Un col-de-cygne en bambou appelé chonga relie cette marmite à un second vaisseau, le bhapka, également en cuivre et d’une capacité d’environ 20 litres qui est plongé dans un bac d’eau alimenté pour rester froid et qui sert de réfrigérant. Parfois, deux chongas équipés de leurs bhapkas récepteurs sont installés en parallèle sur la marmite rappelant ainsi le tribikos (ici devenu un dibikos) de Marie la juive d’Alexandrie au IV° siècle.

Le système complet est clos et les joints sont faits avec de la terre.

J’ai vu des batteries de 2 X 10 alambics de ce type installés sous des hangars.


Si probablement tout ce qui peut rentrer dans une marmite a été distillé à Kannauj (je crois qu’il n’y a rien dans les trois règnes que n’ont exploré les parfumeurs orientaux…), le fleuron des essences de la région est bien sur la plus antique et la plus précieuse de toutes : c’est l’huile essentielle de rose, rose de Damas en particulier.


Pour cette extraction, d’après ce que j’ai retenu de mon  trop court passage dans la ville, on place 80 kg. de pétales de rose dans 40 litres d’eau qui sont distillés pendant 4 à 24 heures (les quantités et durées varient évidemment selon les sources). L’huile est écrémée (le vase florentin est inconnu, il serait d’ailleurs inutile dans ce cas précis), l’hydrolat replacé dans la marmite sur de nouveaux pétales (cohobation), et l’opération est recommencée… de 15 à 30 fois selon les distillateurs, ce qui fait que le seul processus de distillation peut prendre un mois complet !


Alambics de parfumeurs indiens (Kannauj) Après cette distillation aux nombreuses repasses (les alchimistes ont gardé cette habitude de reproduire de nombreuses fois la même opération), l’essence obtenue est placée dans un chaudron en cuivre hermétiquement fermé et est mise à cuire doucement un assez long temps pour séparer encore l’eau de l’huile.

Cette opération terminée, on place cette huile déjà très pure dans une sorte d’outre faite en peau de chameau (mort d’une mort naturelle s’il vous plaît !), appelée kuppi, ce flacon est placé au soleil pour que l’humidité résiduelle puisse s’évaporer à travers la peau en laissant l’absolu (bien que le terme absolu s’applique plutôt aux extraits par solvant que par hydro-distillation).

Ces huiles essentielles et absolus de Rose distillés en Inde sont, de l’avis des spécialistes, incomparables.


A côté des distillats destinés à la cosmétique, les parfumeurs de Kannauj élaborent toutes sortes de préparations destinées à la santé selon un système thérapeutique plus inspiré du chamanisme mongol ou tibétain, voir soufi persan, que de notre aromathérapie moderne.


On ignore naturellement là-bas l’analyse chromatographique ou chimique, mais l’empirisme est soutenu par une extraordinaire connaissance de la matière médicale traditionnelle (qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer la matière médicale homéopathique par sa diversité et par ses bizarreries…). Cette connaissance des matières distillées est soutenue par un entraînement de l’odorat à un degré rarement atteint chez nous : j’ai vu des marchands identifier d’un rapide coup de nez des dizaines de flacons à la suite sans erreur ni hésitation, distinguer par exemple l’essence du palmarosa male (indiqué pour les douleurs osseuses) du palmarosa femelle (pour les douleurs musculaires), reconnaître la composition d’un mélange complexe avec autant d’aisance et de simplicité que notre pharmacien quand il identifie un flacon à la lecture de son étiquette…


Il faut dire qu’en plus d’un entraînement poussé, la corporation possède certaines pratiques précieuses : au cours d’une visite chez l’un de ces maîtres, nous nous sommes entendu dire, ma compagne Claire Vergnaud et moi que si nous avions un assez bon odorat (Claire surtout), nous ne comprenions pas encore grand chose aux odeurs… notre hôte, Shri Ravindra Nath Mehrotra nous a alors préparé une sorte de bâtonnet dont le bout garni de coton contenait une goutte d’un distillat mystérieux contenant notamment de la terre distillée ainsi que de l’arrête de poisson (et probablement du nard).

Cet extrait grimorial s’il en est et qui ferait sourire Roger Jollois devait être placé dans le lobe de l’oreille (ou, pour un effet plus doux, sous l’oreiller) pendant la nuit pour nous ouvrir de nouveaux horizons olfactifs… Et bien je dois dire que nous avons tous deux cette nuit-là découverts de nouvelles voies olfactives entre les oreilles et le nez (côté par côté) pour laisser passer les effluves les plus fines… Et le lendemain, effectivement, nous commencions à comprendre : l’environnement olfactif semblait plus palpable, mieux géré par le cerveau…

Les parfumeurs de cette maison utilisent régulièrement ce produit qui semble avoir un léger effet sur la pression sanguine (attention aux oreilles fragiles).

Cette pratique auriculaire est par ailleurs connue des soufis persans qui utilisent encore diverses huiles essentielles (dont la rose évidemment, Avicenne oblige) par ce procédé à des fins mystiques.

Un autre usage de cette huile précieuse est d’empêcher les gerçures aux lèvres (pendant un an), dans ce cas, il ne faut pas en mettre une goutte dans l’oreille mais dans le nombril !


Ce passage à Kannauj qui pour moi ressemble à un conte inspiré des mille et une nuits s’est continué de cette manière pendant trois jours. Je suis très content d’avoir été accompagné par Claire et notre ami G.P. Sharma qui ont pu confirmer mes souvenirs : sans leur témoignage, je ne serais pas sûr d’accorder foi en les miens et dans mes notes, pensant que quelque fièvre exotique avait troublé ma raison…


Je reste profondément marqué par cette visite pour deux raisons : elle m’a permis de voir des instruments de distillation et une science médicale dont seuls, pensais-je, quelques manuscrits antiques ou moyenâgeux gardaient le souvenir ; et elle m’a fait rencontrer des hommes qui ont, depuis des lustres, développés une connaissance des huiles essentielles loin de tous les moyens techniques dont l’Occident s’enorgueillit et qui nous rappelle que l’aromathérapie qui est maintenant en plein développement en France n’est pas une science aussi isolée qu’elle pourrait le penser.

 

Visite à Kannauj 1/3 (Dessins : Cécilia Chauvet)

 

Visite à Kannauj 2/3 (Dessins : Cécilia Chauvet)

 

 

Visite à Kannauj 3/3 (Dessins : Cécilia Chauvet)

 

Voici la traduction approximative de l’aventure en bandes dessinée…


P 1 : - Je pratique la double distillation

- Hum, bon, distillez plus !


P 2 : - ?

  - Arête de poisson

- ?!?

- Essayez ceci

- Qu’est-ce c’est ?

- De la terre

- de la terre ?

- Cela même !


- Riz ?

- Riz basmati !

- Lait ?

- Lait de Zébu du Soudan !

- Santal ?

- Oui !

- Patchouli ?

- ?!?

- C’est de l’arête de poisson !

- De poisson ?


- Madame, vous êtes pâle, essayez ceci !

- Voulez-vous quelque chose pour aider la disgestion ?

- Non ! Merci !

- Monsieur, si vous prenez froid, essayez ça !


- Vous avez un bon odorat, mais vous ne comprenez pas vraiment ! Je vous prépare quelque chose et demain vous aurez un meilleur nez ! Vous mettrez ceci dans votre oreille cette nuit  !


P 3 : - Après un mois de distillation, vous faites bouillir l’huile, puis vous la mettez dans cette bouteille faite en peau de chameau…

- Et que faites vous de l’eau florale, après la distillation ?

- Je la jette dans la rue : ça sent bon dans la ville ! c’est bon pour le Karma !


- Voici une préparation homéopatique à moi, c’est contre la grippe !

- Oh merci ! Je vais la laisser ici pour la donner si quelqu’un en a besoin ! Regardez, nous faisons aussi des préparations homéopatiques, nous les donnons gratuitement !


 

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