Un jeu d'esprit pour les distillateurs qui pourraient s'ennuyer

Voici un petit jeu d'esprit à l'intention des distillateurs qui pourraient s'ennuyer lors de leurs longues chauffes, les nuits enneigées d'hiver…

Perdu dans ses pensées, le distillateur observe le faible flot d'esprit-de-vin, ou de prune, qu'importe…, couler…
La pensée se ralentit, parfois la conscience aussi, mais il faut rester éveillé, surveiller la coulée, entretenir le feu.
Dans sa solitude, les pensées semblent claires, originales, pleines d'esprit, pour le distillateur en tout cas… Distiller convient aux esprits méditatifs.

Je vous propose maintenant un petit jeu d'esprit, un jeu sans cartes, sans autre objet que la pensée.

Depuis Timothy Leary, on peut trouver acceptable l'idée de penser que la conscience est d'origine chimique, et que ce n'est pas un présent que le Créateur aurait fait à son chef d'œuvre, Homo Sapiens. Le pape du psychédélisme (Leary donc), qui est aussi un penseur de référence pour plusieurs générations de scientifiques et d'inventeurs, a eu le malheur de naître dans un pays hostile à notre tradition des distillateurs des campagnes, Zi Iou'ess-aï. Je pense que c'est la raison du développement des drogues psychédéliques, le LSD pour Tim, dans cette terre aride qu'est l'Amérique du Nord.
Mais, je me suis égaré dans mes pensées et en plus, je ne suis pas compétent en matière de LSD (parlez moi plutôt de Fée Verte !). Là où je voulais en venir, c'est que depuis Leary, on n'est plus obligé d'être un disciple de Lao-Tzeu pour savoir que ce que Descartes appelle "pensée", quand il dit "Je pense donc je suis", c'est l'objet de la pensée et non la pensée elle-même (Pascal regardait trop la télé et il ignorait qu'il y avait des gens et des machines derrière l'écran pour la faire marcher). L'objet de la pensée, c'est le film, la pensée elle-même, c'est le cinéma.
Alors, si mes petits fantasmes de bouilleur solitaire ne sont pas la pensée, mais juste des images produites par cette pensée, qu'en est-il de cette Pensée-derrière-les-pensées ? le Système lui-même ? l'Operating System comme dira Leary quand il laissera le LSD pour s'intéresser au pilotage informatique, la cybernétique ?

C'est dur de ne pas s'égarer dans ses pensées, l'imagination du distillateur n'est pas si docile que le flot continu du distillat le laisse à penser…

Voulez-vous bien tenter une petit expérience avant que la cuite (1) ne soit terminée et que la marmite demande à être rechargée ?

L'idée est de voir qui anime toutes ces pensées qui traversent notre esprit. Pour cela, rien de plus simple : il suffit d'arrêter le flot de ses pensées et de voir s'il y a quelque chose caché derrière.

Il ne suffit pas de s'endormir, encore moins de se laisser mourir : on ne pourrait pas savoir…
Il faut rester éveillé, et, comme le chasseur à l'affut, il faut attendre sans bouger, sans faire de bruit.

Pour cela, voila comment je fais : je m'assieds en tailleur ou en demi-lotus (c'est-à-dire en tailleur avec l'un de mes pieds qui passe par-dessus le mollet de l'autre jambe), les fesses posées sur un coussin, un rondin de bois ou n'importe quoi que je trouve qui est plat et fait environ 10 cm. de haut. Je ferme les yeux (c'est plus facile pour moi, mais ce n'est pas obligatoire), et j'attends, tel un chat devant un trou de souris, que ça sorte.
Et ça sort vite.
En fait, j'observe ces pensées qui passent comme des souris peureuses. Elles ne m'intéressent pas. Je les laisse partir sans les retenir. Si elles restent, je respire tranquillement en observant cette respiration, jusqu'à ce qu'elles s'en aillent.
Ça peut prendre du temps…  Tellement de temps qu'il m'arrive d'avoir mal ici ou là, ou partout en même temps, des fois mal à en avoir peur de devenir infirme… Il m'arrive aussi de sentir un moustique me piquer le front ou ailleurs, ou d'être dérangé par une autre sensation désagréable, mais ainsi que je l'ai appris avec mon chat-chasseur, je ne bouge pas d'un poêle (oui je sais, c'est moyen comme jeu de mot, mais bon…).
Je tiens bon. Et douleurs et moustiques passent : ce n'étaient que des impressions.

Combien de temps ?
Je tiens immobile en silence jusqu'à ce que la souris que j'attends se montre, la souris-verte de la légende et que personne n'a jamais vu, le loup blanc des souricidés…

En fait, au bout de peu de temps, j'abandonne ce jeu stupide et je pense que fantasmer sur la pluie et le beau temps est beaucoup plus intéressant… Mais en fait, je dois bien reconnaitre que j'ai juste perdu ma partie. Je suis resté au niveau 0.
Il faudrait rejouer…

J'ai trouvé une autre stratégie qui est plus facile.

Je l'ai trouvée dans un livre (2) écrit par un chinois de l'époque où vivait Charlemagne chez nous et qui explique comment jouer à notre jeu à son beau-frère qui était militaire et qui n'avait donc pas le loisir et le rythme de vie des bouilleurs de crus de nos campagnes… Occupé à trucider les ennemis ou à courir pour éviter la fatale fin de partie, il n'avait guère le temps de s'asseoir tranquillement pour regarder les souris sortir de leur trou…
Voici les conseils de Chih-Chi à son beau-frère (je résume et j'adapte les exercices et le style, vous comprendrez) :

Il faut se trouver un coin calme et isolé, et y venir chaque jour. Le meilleur moment est avant le lever du jour. La posture reste le tailleur ou le demi-lotus (ou le lotus si vous êtes contorsionniste), avec le coussin ou le caillou sous les fesses.
Au début, il faut s'exercer, s'échauffer. Pour cela, il faut faire des micros investigations mentales : on se concentre le temps de 2 ou 3 respirations lentes, ou le temps de compter jusqu'à 4 par exemple. Pendant ce court temps, on ne doit penser à rien d'autre que la respiration ou les numéros, rien d'autre, et on doit rester absolument immobile, totalement immobile pendant ces quelques secondes.
Puis on ouvre les yeux, on bouge un peu les bras ou la tête histoire de marquer le coup, et puis on recommence.
On fait ces micros-plongées plusieurs fois pendant environ 10 à 20 minutes, et puis on retourne à ses occupations. Ce programme d'entrainement peut être fait pendant une semaine et l'on voit si l'on commence à être à l'aise et si l'on se sent prêt pour plonger plus profond, plus longtemps ((et l'on ne ramène plus des souris de cette pêche, mais des poissons bien sûr, mais en fait on s'en fiche)).

On choisit alors de faire une plongée ininterrompue de 15 à 20 minutes (on ne retient pas les pensées qui passent, on ne bouge pas d'un poil). Une séance par jour suffira. Il ne faut pas essayer de faire plus, il faut faire régulier. Le mieux est l'ennemi du bien.
La sonnerie d'un réveil marquera la fin de la visite mentale, on respecte la durée programmée au départ : jusqu'au bout, mais pas plus. Ça demande de la discipline. On augmente petit à petit.

Au bout d'un mois, on plonge sans sonnerie de rappel. À partir de ce moment, on essaye de tenir le plus longtemps possible. Une heure, c'est bien (très bien même !). La règle est : ne pas faire attention aux pensées furtives qui passent dans l'esprit, et surtout, ne pas bouger le corps, garder une immobilité totale.

Où sont passées les souris des premiers affuts ? Il reste bien des pensées furtives, mais il existe aussi des temps passés sans pensées, et sans perte de conscience.

À ce moment, on sait déjà que la conscience survit à la perte de pensées. C'est très encourageant ! Et le premier but est atteint.

Un peu plus tard, la conscience sans pensée deviendra plus… comment dire ? Plus dense. Les douleurs corporelles auront disparus, la peur de se faire mal aussi (on saura que le fait de s'assoir dans cette posture suffit à mettre le corps et le mental dans un certain confort malgré les aléas de l'environnement - température, dérangement &c…).

À ce stade, vous avez passé la plupart des épreuves, vous avez fait l'expérience de la distinction entre les pensées (les objets de pensée) et la pensée (le logiciel qui permet de produire les pensées). Vous en êtes au niveau Master + (Bravo !)

Le jeu est fait, vous avez réussi. Si ça vous à plu, vous pouvez aller plus loin pour atteindre le niveau Extra Master (en Français : Maitre détaché, sans poste). Ce degré vaut le coup d'être expérimenté.

Cela consiste à simplement rester dans cet état d'observation de la pensée pure le plus longtemps possible (toujours lors de sessions régulières, à heures régulières, sans interruptions). Votre conscience vous semblera plus dense, le vide mental vous semblera peut-être d'une densité et d'une obscurité qui vous était inconnue jusque là. C'est une sensation très agréable, qui ne doit pas vous donner le moindre sentiment de peur.
À ce stade, vous savez que ce que qui compte le plus dans la vie, c'est cette pensée pure. C'est la vie qu'il y a dans cette pensée pure, qui est la matrice de tout ce qui existe dans l'existence commune.

Et puis il y a le degré suivant : celui de Licencié-pur-et-simple, dans lequel vous savez que vous êtes viré du jeu, comme un tricheur qui verrait les cartes quand les autres ne verraient que leur dos…
Je dois préciser que pour ce dernier point, je conjoncture plus que je rapporte mon expérience.

Rassurez-vous, les niveaux atteints sont souvent donnés à titre provisoire : si vous arrêtez le jeu le temps de régler une affaire importante de la vie, vous êtes bon pour tout refaire depuis le début. Mais ce n'est pas grave : l'important c'est de jouer, pas de gagner ! Et puis avoir fini le jeu une fois, ça donne un plaisir qui reste toute la vie…

PS. N'oubliez pas de prévoir un seau assez grand à la sortie de l'alambic si vous essayez notre jeu pendant la distillation ! ;-)


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(1) la cuite, c'est la cuisson du moût dans l'alambic, et non pas l'effet que produit la distillation sur l'esprit qui l'absorbe (encore cette confusion…)
(2) Dhyana pour les débutants, par Chih-Chi, traduction française (partielle) par G.C. Lounsberry éd. Adrien Maisonneuve, 1951. En PDF ici :

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Commentaires (8)

1. Gaetan 10/04/2016

Clairement, moi arrêter de traiter de l'information, me concentrer sur l'object de ma pensée... et bien c'est l'une (sinon la) chose qui me fait le plus peur '^^.

2. Gaetan 10/04/2016

C'est un peu partir seul loin d'une réalité commune, c'est un peu mourir en faite '^^

3. Matthieu 11/04/2016

Merci Gaétan pour tes 2 messages
"c'est un peu mourir", ou bien, de la même façon que la pensée sans objet demande de tuer les pensées vagabondes le temps de l'exercice pour découvrir autre chose, cette mort dont tu parles, c'est tuer l'image de la mort pour découvrir un état qui permet de vivre sans la peur de la mort…
Entre nous, ça vaut le coup !

4. Matthieu 11/04/2016

Mais tes remarques sur cette peur sont très judicieuses ! Merci pour ta contribution

5. marie noelle vandooren (site web) 20/04/2016

;-) une amie :Britt , vient de me faire parvenir cet article , qui me provoque un sourire fendu jusqu'aux oreilles ... Merci ! ces pensées vagabondes chez moi , ont bien besoin d'apprendre à se mettre en veille , ou j'ai besoin d'apprendre à les écarter un moment . RDV dans un mois alors , je vous dirai ce qu'il en est ;-) ... PS petite fille , le bouilleur venait à la ferme de mon grand oncle ( on faisait de la mirabelle) que de bons souvenirs , j'adorais toute cette magie Belle continuation à vous .

6. Matthieu 21/04/2016

Merci
J'attends votre retour le mois prochain !

7. Laventurière 03/05/2017

Bonjour.
Merci pour tout cela.
Juste une précision pour rendre à "Cesar ce qui est à Cesar" : "Je penses donc je suis" c'est Descartes et non Pascal.
Bonne journée.

8. croquignole (site web) 03/05/2017

Bonjour Laventurière, Heu oui, c'est vrai… Je corrige ! Merci ! Matthieu

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Date de dernière mise à jour : 03/05/2017